Hier, sentant la pénurie de podcast estivale arriver, j’ai écouté une interview de Richard Stallman passé le 22 avril dernier sur la radio Libre@Toi. Forcément, le propos, même déjà entendu fait réfléchir et réagir.

Mon but ici n’est pas de revenir sur le personnage et ses extravagances ou ses jusqu’au-boutismes, chacun a déjà son opinion. A la fois véritable gourou à qui l’on doit la naissance du mouvement du logiciel libre et en même temps personnage qui ne vit pas vraiment dans la société actuelle, on oscille facilement entre l’admiration et le rejet. Quand il dit par exemple qu’en tant que parents, il ne faut pas accepter que les enseignants utilisent des logiciels privateurs, on voit bien qu’il ne connaît ni notre éducation nationale, ni le fait d’avoir des enfants.

Mais bon commençons déjà par notre propre utilisation et les fameuses libertés. Car, d’un côté, il va parfois trop loin sur le mode d’utilisation des technologies qui devraient être bannies dès qu’elles ne sont pas utilisables avec du logiciel libre (ce qui veut dire qu’il devrait aussi arrêter de prendre l’avion et tout moyen de transport fonctionnant avec une interface logicielle et bientôt purement et simplement tout appareil électronique) ; d’un autre côté, je trouve que les libertés ne sont basées que du point de vue du développeur.

La liberté 0 est celle de pouvoir exécuter librement un programme pour tous les usages que l’on souhaite. Mais il commence à être pointé du doigt qu’avant de pouvoir l’exécuter, il faut déjà en avoir les capacités physiques (droit revendiqué par l’association Liberté 0) mais aussi les capacités de l’installer. Et généralement, plus un programme est facile à installer, plus le système est privateur (appli Android ou Apple, exécutable Windows) et dépend directement de l’accessibilité donnée à ce programme. Sur un système libre, les applications disponibles dans les dépôts sont facilement installables aussi mais lorsqu’elles n’y sont pas, c’est beaucoup moins évident et la compilation à partir du code source (qui est l’idéal absolu pour quelqu’un voulant tourner sur un code dont il est maître) n’est clairement pas à la portée de tout le monde.

La liberté 1 est la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins. Là, elle ne s’applique qu’à celui qui a les capacité de comprendre le code. Elle n’est encore pas au niveau de l’utilisateur.

La liberté 2 est de pouvoir redistribuer des copies du programmes. On va dire que c’est la plus accessible car elle permet de mettre le logiciel que l’on aime sur un support et de le diffuser. Alors que l’on imagine facilement cette utilisation du temps des disquettes et des CD-ROM, elle n’est plus aussi utilisée depuis que l’internet haut-débit généralisé puisqu’on a facilement accès à ces programmes. La plus grande difficulté est maintenant de trouver une copie qui n’a pas été vérolée.

La liberté 3 est d’améliorer et de distribuer ces améliorations. C’est un stade au-dessus de la liberté 1 puisque si on peut imaginer aller bricoler un peu dans le code pour faire une adaptation, pour l’améliorer, il faut vraiment savoir coder ou apprendre à le faire.

L’utilisation d’un logiciel libre pour quelqu’un ne sachant pas programmer consiste donc, s’il est capable de l’installer et de le faire fonctionner, à pouvoir l’utiliser et éventuellement le distribuer (sachant que les autres aussi y ont accès). On ne peut pas dire que ça le libère énormément et on comprend qu’ils ne soient pas si nombreux à se ruer dessus. Bon, ils ont aussi l’avantage que ce programme n’est pas censé faire autre chose que ce qu’il doit faire et que d’autres peuvent vérifier que c’est bien le cas.

Donc mon propos était de dire que si on peut qualifier sur ces critères le fait qu’un logiciel est libre ou non, il est beaucoup plus difficile de dire qu’il apporte ou pas plus de liberté à l’utilisateur si celui-ci n’arrive pas à l’installer ou à l’utiliser. C’est là qu’entre en jeu l’aspect philosophique et tous les débats sans fins sur la « libriste attitude ».

Pour ne pas s’y embourber, je vais poser un préalable et faire chauffer vos neurones en partant du principe qu’être libre ce n’est pas faire ce que l’on veut mais vouloir ce que l’on fait ou même vouloir ce que l’on peut.
Je ne vais pas détailler ici, l’épreuve de philo est passée mais vous pouvez me remettre votre copie dans 4h ou faire une petite recherche à ce sujet et en principe vous ne devriez pas être trop en désaccord.

Ça évite de dire de toutes façons je fais ce que je veux, si j’ai envie d’installer un logiciel non libre, c’est ma liberté. Oui, mais est-ce ma volonté ? Et suis-je capable de quelque chose correspondant mieux à mes souhaits ?
Si je ne suis pas capable d’installer quoi que ce soit, j’utilise ce que j’ai à ma disposition ; cas du simple utilisateur mais aussi de libristes dans leurs activités professionnelles.
Si je n’ai aucune alternative parce que la fonctionnalité n’existe pas en libre ; cas d’un logiciel spécifique ou de drivers non disponibles.
Si j’ai une alternative mais moins efficace ou vraiment moins adaptée ; cas du driver de carte graphique et du coup vaut-il mieux jouer avec un driver non libre ou sur un OS non libre ?

En fait, plutôt que d’offrir l’alternative habituelle du puriste contre le pragmatique, je voudrais proposer la réflexion sur une troisième voie : celle de l’apprentissage.

  • Apprendre à chercher des alternatives plutôt que d’opter pour la facilité de ce qu’on me propose tout cuit (probablement avec des contreparties même cachées).
  • Apprendre à trouver le programme qui représente le meilleur compromis entre mon besoin, mon système, mes capacités d’utilisation.
  • Apprendre à installer ce programme et si cela s’avère difficile revenir à la case précédente.
  • Apprendre, pour celui qui en a les capacités ou la volonté, à étudier le programme et éventuellement le modifier.

Voilà pour moi où mène la liberté de vouloir qui augmente notre liberté de pouvoir.
Mais cette démarche est totalement personnelle et la seule personne que l’on peut critiquer, c’est nous-même. Et si l’autre n’y arrive pas, à nous de l’y aider mais pas de faire à sa place, lui donner des pistes pour qu’il apprenne lui aussi.

Ça me rappelle l’histoire de celui à qui on donne du poisson ou à qui on apprend à pêcher…